Geoffrey Larivé, acheteur chargé de l'approvisionnement en chênes pour Charlois

15 octobre 2026
8 min.

La quête du merrain

Mardi 15 septembre : nous sommes encore en été, l’automne approche et annonce la tenue des ventes d’automne de l’ONF. Une période cruciale pour nos acheteurs. Geoffrey Larivé est l’un des 4 acheteurs de Charlois qui sillonnent les forêts de France chaque mois de l’année en quête des meilleurs chênes. Nous l’avons suivi une journée à la découverte de son quotidien.

Nous prenons la direction de l’Allier, aux frontières de la Nièvre. Au fil de la route, la forêt se fait jour de part et d’autre. La départementale se mue en chemin forestier autorisé aux seuls ayants droits. Nous en faisons partie. Geoffrey entre les coordonnées GPS de la parcelle à estimer. Parcelle 55, lot unique, futaie régulière chênes indigènes, coupe de régénération. 120 pieds au total. Pour Geoffrey c’est une journée comme les autres, ou presque. « Pour moi, il n’y a pas une journée qui ressemble à une autre. La forêt change tout le temps et selon où l’on se trouve elle est différente. En fonction des saisons aussi ».

Tout commence par la forêt

Nous sommes à proximité du massif forestier de Tronçais, dans la forêt domaniale de Civrais. Geoffrey en a fait son terrain de jeu après avoir été bercé au milieu des chênes des Bertranges. « J’aime beaucoup cette forêt, les forêts de l’Allier en général. Elles sont très réputées pour la qualité du merrain ». Et ça tombe bien, c’est la quête du jour, comme celle des autres jours. Depuis dix ans maintenant, Geoffrey enfile chaque jour sa tenue d’acheteur. Bottes, bombe de peinture, pied à coulisse, et l’œil, l’indispensable œil. Rien, dans le parcours de Geoffrey n’augure d’une carrière dans le milieu forestier. Un bac pro commerce, suivi d’un BTS dans le même secteur. Ses études terminées, le jeune homme s’installe à Moulins dans le sillon de sa compagne. « J’ai travaillé pendant deux ans à Moulins pour le drive d’une enseigne de la grande distribution. Rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui. J’aime bien les chiffres, je me voyais bien travailler dans la comptabilité par exemple ». C’est sur un tout autre chemin sur lequel Geoffrey va s’épanouir.

Hérédité, ou héritage ?

Mal du pays, besoin d’un retour aux sources ? Quand la proposition de rejoindre l’équipe d’acheteurs de Charlois se présente, Geoffrey saisit l’occasion. « Je me suis dit pourquoi pas. J’ai toujours aimé la forêt, la nature. J’ai décidé de tenter l’aventure. ». Nous sommes en 2016. Suivent six mois de formation intense. Pas de bureau, pas de papier, pas de crayon, mais du terrain, de la pratique. Sous la houlette d’un duo très expérimenté formé d’Éric Leporcq et Patrick Larivé, le paternel, Geoffrey va apprendre la forêt, le chêne, le merrain. Il va apprendre à lire l’arbre, à regarder son environnement, à le scruter de la tête au pied. Chaque détail est un indicateur de la qualité du chêne indispensable pour une bonne estimation. « Je suis allé à bonne école, c’est vrai. J’ai eu la chance d’être pris en main par mon père bien sûr qui fait ce métier depuis tant d’années, et par Éric. Il faut croire que je ne me débrouillais pas trop mal, au bout de six mois ils m’ont envoyé seul estimer des parcelles. Sous contrôle tout de même ».

Pied par pied

Après dix années de pratique, les ficelles du métier sont acquises, ainsi que le jargon. « C’est un métier qui demande de la rigueur. On ne peut pas se permettre de se tromper dans l’estimation d’un lot, de le surestimer. Il faut trouver le juste prix. Il y a plein de paramètres à prendre en compte. Nous sommes capables de faire du merrain là où personne d’autre n’en fait ». Avec son index, Geoffrey m’indique un chêne. « Tu vois, à partir du pied, jusqu’à la première branche, il y a 7 ou 8 mètres de merrain, au-dessus de la première branche, il y en a encore environ 1 mètre, de qualité moindre peut-être, mais on peut faire du merrain ». Un peu plus loin, le pied d’un chêne a été carotté. « En général on fait ça pour s’assurer que le chêne n’est pas rouge, attaqué par un champignon. On carotte au pied, et on regarde la couleur des copeaux. Il y a d’autres indicateurs, comme la présence de fragon [arbuste également appelé petit-houx ou fragon faux-houx], ou d’un cours d’eau par exemple ». Chaque chêne est marqué d’un trait rouge. Geoffrey y ajoute un coup de bombe. « C’est surtout pour me rappeler que celui-ci a déjà été fait. Inutile de passer deux fois au même endroit et d’estimer deux fois le même chêne ». En remontant la parcelle pour rejoindre la voiture, les derniers chênes du lot se dressent devant nous, majestueux, intemporels. Sur le premier, une partie de l’écorce a éclaté sous l’effet du gel, un autre, plus loin, porte les stigmates d’une blessure sans doute due à la chute d’un arbre, ou d’une branche. « Ce sont des détails qui comptent dans mon estimation de la qualité du merrain à cet endroit précis ».

Le gros lot

Durant toute la durée d’estimation, les caractéristiques de chaque chêne ont été enregistrées dans le boitier que Geoffrey porte au poignet. Hauteur, diamètre, volume estimé de merrain… Les données renseignées sont cumulées et donnent l’estimation du prix du lot. « Je vérifie si la valeur est cohérente. C’est cette valeur qui sera proposée pour ce lot à l’occasion de la Vente des Bois. On verra si ça passe ou pas. C’est toujours un peu aléatoire. On ne sait pas ce que les autres acheteurs ont en tête, ce qu’ils vont faire, s’ils vont enchérir et à quel niveau. C’est un peu le jeu du chat et de la souris ». Il reste encore deux lots à estimer pour aujourd’hui avec une centaine de sujets sur pied. « On sélectionne les parcelles à visiter en amont avec Boris [responsable des achats de chêne]. On ne va pas s’amuser à estimer des lots qu’on ne va pas acheter, dont on n’a pas besoin ». Nous voilà de nouveau sur les chemins, puis sur la route. De part et d’autre de la D978, la forêt toujours. Les parcelles se suivent mais ne se ressemblent pas. On note une certaine différence d’âges, de génération entre les parcelles. « Là, c’est la 50. Elle est inscrite au catalogue. C’est vraiment très joli non ? J’acquiesce en regardant ces chênes centenaires qui se succèdent ». On s’arrête juste pour regarder. Elle n’est pas au menu du jour. Direction la parcelle 11 qui s’étend sur 7 hectares. Il y a deux lots à estimer et presque 100 chênes sur pied. Le pied à coulisse, la bombe de peinture, le boitier. C’est parti pour une bonne heure et demie, de chêne en chêne, entre les ronciers. « Il faut aimer la forêt pour faire ce métier, la nature tout simplement ».

Trois questions à Geoffrey :

Vous exercez le métier d’acheteur depuis dix ans. Vous avez commencé jeune. Quelles sont les qualités indispensables pour cette fonction ?

De la rigueur, encore de la rigueur. Nous sommes presque tous les jours en forêt à estimer des chênes. Il ne faut pas laisser s’installer de mauvaises habitudes. Avec le temps et l’expérience, on est capable à distance d’estimer le diamètre, la hauteur sous houppier, mais ça ne dispense pas d’aller vérifier. Le chêne peut être porteur d’indices qui nous renseignent sur la qualité de son bois. Il faut aimer travailler seul aussi, et ne pas craindre de faire des kilomètres. Je couvre un secteur qui va du Limousin à la Normandie, en passant par le centre de la France. C’est très vaste. Il faut optimiser son temps et ses déplacements, être organisé. Le changement notoire, c’est l’inscription des coordonnées GPS pour chaque lot. Quand j’ai commencé, on utilisait des cartes, des cartes IGN. On passait plus de temps à chercher les parcelles. C’est aussi comme ça qu’on apprend à connaître la forêt, les forêts, à se repérer.

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

Tout, absolument tout. Cela fait dix ans que je parcours les forêts et j’aime toujours autant les arpenter. Chaque jour est différent. La lumière n’est jamais la même, on voit la forêt changer au fil des saisons. En ce moment, on devine les couleurs de l’automne qui arrive, ce mélange des couleurs. C’est magique. Il y a le bruit du silence, avec les oiseaux, le craquement des branches sur le sol. Avec un peu de chance, à cette période, on peut entendre le brâme du cerf, même en plein jour. Au printemps, on assiste à la renaissance de la forêt, les bourgeons qui se forment puis les feuilles. Puis il y a l’odeur de la forêt, différente elle aussi à chaque saison. J’aime être seul aussi, organiser mon emploi du temps, visiter, découvrir et puis voir ces chênes majestueux chaque jour, je considère que c’est un luxe. Tronçais, Bercé, Loches et les Bertranges bien sûr. Ce sont les plus belles forêts de France. Et puis, on est au début de la chaîne Charlois.

Vous êtes aussi engagé dans la vie associative ?

Oui. Je m’occupe de la catégorie U11 au club de foot de Guérigny ou je suis également joueur depuis des années. J’ai commencé à entraîner les jeunes du club car mon fils jouait. C’est une façon de passer du temps avec lui, de partager une passion. C’est quelque chose qui me tient à cœur et pour lequel je m’investis beaucoup et ça me prend pas mal de temps, surtout les week-ends, avec les compétitions des U11 le samedi, et moi je joue le dimanche. Mais quand on aime….

Les ventes d’automne de l’ONF rassemblent environ 40 à 50 ventes. Parmi les plus importantes, on retrouve celles de la Motte-Beuvron pour la région Centre-Ouest, celle de Clamecy pour la Nièvre et l’Yonne (avec notamment les massifs des Bertranges et de Nevers) et Cérilly pour les forêts de l’Allier (notamment Tronçais), du Cher et une partie de l’Indre.

Photographies © Christophe Deschanel

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