Antonio Abade, réceptionneur de grumes chez Maison Charlois

24 juillet 2025
7 min.

L’homme du parc

12 septembre 1989, aux environs de 8 heures du matin, c’est le jour où Antonio Abade, dit « Tonio », a commencé à travailler à la merranderie Maison Charlois. 36 années après, il a décidé de faire valoir ses droits pour une retraite bien méritée. Ce vendredi 4 juillet, on s’est posé chez lui, à Prémery, et nous avons parlé longuement. Tout le monde connaît Tonio, au moins de nom. Cela faisait longtemps que nous avions pris date ensemble pour présenter son métier, celui de cubeur, puis, dans un second temps, pour son portrait. On a souvent échangé sur le parc à grumes à l’occasion de visites, ou lorsque j’avais une question précise sur le merrain, sur le chêne. Il en connaît un rayon sur le sujet. Tonio fait partie de ces gens qui inspirent la sympathie, le respect. Un gars de confiance, un gars de paroles.

Clandestin  

Ici, à Murlin, c’est une légende bien vivante. Tonio, c’est du concret. Il est arrivé en France, à Prémery, en 1973, lorsqu’il avait 8 ans, pour rejoindre ses parents qui étaient installés ici depuis un lustre, voire un peu plus. « Au Portugal, nous étions sous le règne de Salazar. Mon père a rejoint la France en premier, clandestinement, suivi de ma mère et moi ensuite. Mon père travaillait comme bûcheron chez Bosni et ma mère travaillait à la parqueterie du même nom. Ils ne devaient rester que deux ou trois ans en France. Finalement, ils auront passé plus de 40 ans ici, à Prémery ». Tonio est élevé par sa grand-mère avant de rejoindre ses parents. « J’ai passé la frontière entre le Portugal et l’Espagne en clandestin, moi aussi, en tenant la main de la femme d’un passeur. Je suis arrivé à Prémery, vers mes parents. Je suis allé à l’école sans connaître un mot de français ». En six mois à peine, le jeune Antonio Abade fait de la langue de Molière sa langue maternelle. Les années passent paisiblement. La famille Abade prend ses marques, Tonio aussi. Il découvre avec passion les livres et la photo. « Je suis plus lettres que chiffres. J’adore lire et je lis tous les jours, ça me détend après une journée de boulot ».

Un bois c’est tout

À l’âge de 16 ans, Tonio a le choix entre poursuivre ses études ou travailler : « Je n’aimais pas trop l’école. Même si je pense qu’en travaillant j’aurai pu m’en sortir. À l’époque, il n’y avait pas de soutien scolaire comme aujourd’hui et personne n’était en mesure de m’aider. J’ai dit à mes parents que j’arrêtais l’école. Mon père m’a dit d’accord, mais hors de question que tu restes à la maison à ne rien faire. J’ai arrêté l’école le mardi et j’ai commencé à travailler chez Bosni avec lui le mercredi. On partait le matin de bonne heure et on rentrait en fin d’après-midi. On passait nos journées dans les forêts de Tronçais, celle des Bertranges. J’étais l’assistant bûcheron de mon père parce que la loi interdisait de se servir d’une tronçonneuse avant 18 ans. Je préparais le terrain pour que mon père puisse accéder aux arbres à prélever, j’empilais le bois qu’il venait de couper… Il y avait de quoi faire, on ne s’ennuyait pas. On travaillait du lundi au vendredi pour Bosni et le samedi pour Charlois ou Marriaux, scieur installé aux Bertins. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Denis Charlois. Le dimanche, en revanche, c’était repos ! ».

Du bois au parc

À Murlin, le bois afflue. Xavier et Lionel ont rejoint leur père, Denis, dans l’entreprise familiale. Tonio lui, continue son bonhomme de chemin, tranquille, sans faire de bruit. À l’été 1989, alors que la famille Abade prépare son départ pour le Portugal, une rencontre allait venir changer le cours de l’histoire de Tonio. Celle entre Lionel Charlois et Homéro, père de Tonio, et une question : « Ton fils ne voudrait pas venir bosser avec nous à Murlin ? ». « Mon père a réussi à me convaincre pendant les vacances et en rentrant j’ai embauché à la Maison Charlois. J’ai commencé à la tronçonneuse, dans la merranderie ». C’est un temps pas si lointain lorsqu’on y réfléchit. Une époque où ceux qui ont fait l’histoire de Charlois étaient à l’œuvre. Pino, Sanchez, Hébert, Donzé« J’ai vu arriver les petits jeunes aussi, Jérémy, Swann… je les ai formés, comme je l’ai été moi-même par les anciens. Aujourd’hui, c’est Corentin que je forme et qui va me succéder sur le parc ». Jour après jour, Tonio parfait ses connaissances sur le bois, sur le chêne surtout. Il observe, regarde. Il apprend à lire le bois, comme il a appris à lire le français : vite. Les années se suivent, les liens se tissent, les amitiés naissent. Avec la famille Charlois, avec les collègues. Tonio le discret devient l’homme du parc, le liseur de grumes, celui par qui tout commence à la merranderie. En 36 années, il aura cubé des milliers de grumes, marqué des milliers de mètres cube de chêne. Il aurait pu être chef, on lui a proposé : « Je n’avais pas envie. Je ne suis pas fait pour être chef. J’aime bien rentrer chez moi, l’esprit libre et prendre un bon bouquin ».

Simple et bienveillant

« La retraite ? Je ne sais pas si je suis vraiment prêt. Mais c’est l’heure, place aux jeunes ». Dans la discussion, Tonio me parle, un peu, du siècle dernier. Les souvenirs affluent aussi vite que les camions de grumes sur le parc. Les casse-croutes entre collègues, Denis Charlois qui venait saluer les gars presque tous les jours, l’ancienne merranderie (le « chantier »), la construction de la nouvelle, la croissance du groupe… « J’ai connu le vinyle puis le cd, la vie sans internet et avec, le téléphone fixe et l’arrivée du portable, l’argentique puis le numérique, l’entreprise familiale puis la multinationale… ça résume un peu ma vie et celles de beaucoup d’autres, Charlois en plus ». L’heure de prendre congés approche, je lance Tonio sur le sujet de la photo au risque de partir sur un nouveau round de quelques heures. Odile, sa compagne, présente pour l’occasion, n’hésite pas à souligner qu’il aurait pu en faire son métier. Je le pensais amateur de photo et je le découvre photographe – amateur certes – mais au regard du matériel en présence, on se rapproche du professionnel. On parle focale, diaphragme, vitesse d’ouverture… Il ouvre son sac photo et sort son Nikon D700, un 28 mm (grand angle), un 50 mm, idéal pour les photos de portrait, de nature… le passe-partout des cailloux*. L’intéressé me confie qu’il a toujours été attiré par la photo, que son premier appareil était un Polaroïd (souvenirs, souvenirs), qu’ensuite, avec ses premiers salaires, il a investi dans un Yashica. Aujourd’hui, son fidèle compagnon, c’est le Nikon D700. À Prémery, il fait la connaissance de Jacques Leroy, photographe de son état, qui lui apprendra les rudiments de la prise de vue et du développement des photos en noir et blanc et en couleurs. Jacques va prendre Tonio sous son aile et faire de lui son assistant. Il lui confie des reportages photo pour des mariages, il lui confie aussi les clefs du labo et de la boutique. Sa passion aurait pu devenir sa profession, mais là encore la sagesse de Tonio lui fit raison garder : « J’aurai peut-être pu devenir photographe. Mais je ne me suis jamais trop posé la question. J’aimais mon métier, j’aimais l’entreprise pour laquelle je travaillais, je n’avais envie ni d’autre chose ni d’ailleurs ». La suite, tout le monde la connaît ! *Le « caillou » est un terme issu du jargon du photographe, qui désigne simplement un objectif photo.  

Trois questions à Tonio :

L’heure de la retraite a sonné. Quel est votre sentiment ? Je ne sais pas trop. Pour l’instant je suis en vacances. On verra en septembre pour la vraie retraite. J’ai passé 36 ans chez Charlois. J’ai connu la petite entreprise, j’ai rencontré des gens formidables. J’ai aimé toutes ces années, mais à un moment donné il faut savoir dire stop. Et j’ai commencé à travailler à 16 ans. Ça fait donc 44 années de travail. J’ai fait ma part je pense. Que retenez-vous de toutes ces années ? Les gens avec qui j’ai travaillé et qui, pour certains, sont devenus des amis. La transformation de l’entreprise aussi. J’ai commencé à travailler avec Xavier et Lionel. L’arrivée de Sylvain a tout changé. On travaillait pour des clients comme Saury qui, aujourd’hui, font partie du groupe. J’ai aimé travailler sur le parc, à force de travail on gagne la confiance des collègues et on prend confiance. J’ai aimé apprendre au contact des anciens et transmettre ce qu’ils mont légué. C’est une belle leçon de vie et tout devrait fonctionner ainsi. Charlois, c’est une grande famille. Et l’avenir ? En pente douce, tranquille. Je vais prendre mon temps. Prendre le temps de visiter mes parents au Portugal, prendre le temps de visiter mieux ce pays dans lequel je suis né. Je vais faire de la photo aussi, mon appareil ne me quitte jamais. Je vais sans doute reprendre un peu la pêche et je vais m’inscrire dans un club de randonnée pour aller marcher dans la nature, découvrir encore le département, la région, la France, voir au-delà. Et, il y a une chose que je vais faire sans tarder, c’est ne plus mettre mon réveil le matin ! Photographie © Christophe Deschanel
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