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Histoire de la tonnellerie

Le cerclage des tonneaux

25 novembre 2021

Si le métal constitue aujourd’hui le matériau de prédilection pour le cerclage des tonneaux, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans Outres et tonneaux, Élise Marlière précise que le tonneau a dû voir le jour à l’âge du Fer (8e siècle av. J.-C./1er siècle ap. J.-C.) avec le perfectionnement de l’outillage métallique. Le cerclage métallique, maîtrisé dès cette période, n’était cependant pas courant et se développa seulement à partir de la fin du 19e siècle, pour s’imposer au cours du 20e siècle grâce aux progrès de la métallurgie et à la généralisation de l’usage des métaux.

 

Les cercles de fer étaient en effet autrefois réservés à une infime partie de la production de tonneaux, celle réservée aux élites, comme en atteste l’article 68 du Capitulaire de Villis (fin 8e – début 9e siècle) dans lequel Charlemagne ordonne aux gouverneurs de ses domaines d’avoir « toujours prêts de bons tonneaux cerclés de fer qu’ils puissent envoyer à l’armée ou au palais, et qu’ils ne fassent pas d’outres en cuir ».

D’après les sources historiques et iconographiques, le métal n’est communément employé qu’à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Dans l’Art du tonnelier (1763), Fougeroux de Bondaroy définit par exemple le tonneau comme un vase formé de plusieurs douelles retenues par des liens en bois1. L’auteur fait néanmoins allusion à l’emploi de cercles de fer pour des opérations bien spécifiques liées aux manipulations délicates des tonneaux lors de leur déplacement ou lors du soutirage2.

À la même période, les gravures des planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, tout comme celle de Duplessis-Bertaux, ne figurent pas de tonneaux avec des cercles métalliques. Les seuls cercles métalliques représentés (Planche 5 de l’Encyclopédie) sont des « cercles de fer servant de mesure pour les tonneaux » équivalent à des gabarits.

Dans son Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne (1801), Chaptal fait également uniquement référence au bois comme matériau pour la fabrication des cercles : « Les cerceaux qui servent à contenir les douves méritent l’attention la plus scrupuleuse de la part des vignerons. Les meilleurs sont ceux faits en bois de châtaignier ; après eux, les cerceaux de frêne, de saule-marceau, de tremble, de noisetier, de peuplier, et enfin de saule. »

 

L’emploi du métal n’est réellement mentionné dans les ouvrages sur le vin et la tonnellerie qu’à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Dans ses Études sur le vin (1866), Pasteur les évoque ainsi à deux reprises à propos de foudres peints du domaine du Clos-Vougeot et à propos d’une expérience sur des tonneaux cerclés en fer3. Maigne (Nouveau manuel complet du tonnelier et du jaugeage, 1875) précise quant à lui qu’« il y a des cercles et des cerceaux de bois et de fer, mais ceux de bois sont les plus usités. Tous les bois pliants sont propres à les fabriquer. Mais, en général, on choisit le châtaignier pour les futailles ordinaires, et l’on emploie le chêne, l’orme et le charme pour les grandes pièces. Le frêne et l’érable en fournissent également d’excellente qualité, tandis que ceux de bouleau, de saule, de peuplier et d’aulne sont d’un mauvais service. Le coudrier et le mûrier sont quelquefois utilisés, surtout ce dernier, à cause de sa grande flexibilité, pour faire des cerceaux de petits barils. »

Dans un film d’archives de 1926 consacré au métier de tonnelier, on distingue en revanche clairement que les cercles utilisés sont en métal.

Enfin, Raymond Brunet, dans son Manuel de tonnellerie datant de 1948, précise que le métal a remplacé le bois dans certaines régions comme le Bordelais et le Midi4. Ce qui sous-entend que, même au milieu du 20e siècle, l’emploi du métal pour le cerclage des tonneaux ne s’était pas encore généralisé à l’ensemble du territoire français.

 

Comme évoqué précédemment, la généralisation des cercles en métal est intimement liée à l’essor des industries sidérurgiques et métallurgiques qui a permis d’améliorer la qualité des métaux et de baisser de façon significative les coûts de production et de fabrication. Le recours au métal pour le cerclage des tonneaux est également lié à la professionnalisation du métier et à la montée en gamme de la production face à la concurrence d’autres matériaux pour l’élevage et le transport des alcools.

 

FOCUS sur le poissage des tonneaux

Afin de pallier la fragilité des cercles en bois et leur distension lors de la manipulation des tonneaux, les tonneliers utilisaient autrefois plusieurs procédés pour garantir l’étanchéité de leurs tonneaux dont le poissage qui consiste à enduire l’intérieur des tonneaux de poix (matière collante réalisée à partir de résines et de goudrons végétaux). Fougeroux de Bondaroy note quant à lui que les tonneliers pouvaient par ailleurs « user de toile effilée enduite de graisse, de cambouis ou de suif, ou bien d’un espèce de mastic formé avec des feuilles d’orme et de la graisse de mouton pilés ensemble, pour arrêter l’écoulement des liquides lorsque les interstices entre les douelles sont trop importants. » Autant dire qu’à cette époque on ne se souciait guère de l’alimentarité des produits contrairement aux nombreuses précautions prises aujourd’hui en matière de tonnellerie.

 

 

Visuels © D.R.

Gravure de Duplessis-Bertaux

Visuel extrait d’un film d’archives de l’INA sur la fabrication des tonneaux, 1926

Photographies extraites du Manuel de tonnellerie de Raymond Brunet

 

 

 

1 Fougeroux de Bondaroy : « Le vase formé de plusieurs planches ou douves réunies à côté les unes des autres, sous la forme d’une espèce d’ovale, dont on aurait coupé les deux extrémités rassemblées et retenues seulement par des liens de bois, qui les empêchent de se séparer, se nomme Tonne, Tonneau, Fût, Futaille, Pièce, Poinçon, Barrique, etc… »

2 Fougeroux de Bondaroy : « Si l’on craint encore, qu’en remuant une pièce que renferme du vin, ou tirant le vin qu’elle contient, les derniers cercles de la pièce ne viennent à manquer, au risque de perdre la liqueur, on en prévient le tonnelier qui répond de la perte s’il en arrive. Il se charge pour lors de plusieurs cercles de fer. Ces cercles sont formés de plusieurs bandes de fer aplaties et circulaires, qui se joignent les unes avec les autres par le moyen d’un crochet que porte une de ces bandes, qui entre dans l’une et l’autre des ouvertures que l’on a faites sur la seconde bande de fer, et qui laisse ainsi la liberté de serrer plus ou moins le cercle, et de le rendre ou plus grand, ou plus petit, suivant la grosseur de la pièce à laquelle on veut l’adapter. On resserre ce cercle de fer sur la pièce à l’aide d’un écrou que l’on tourne avec la clef. Le tonnelier garnit la pièce de deux de ces cercles, et il la met ainsi en état d’être remuée, ou d’en tirer le vin. […] Dans les Provinces, où souvent les tonneliers n’ont pas de cercles de fer, ils se servent d’une corde dont ils entourent le poinçon, et ils la serrent avec un garreau [sic]. »

3 Pasteur : « J’ai vu au Clos-Vougeot des foudres peints extérieurement afin, m’a-t-on dit, de mieux conserver le bois et les cercles en fer. » ; « L’outillage pour le chauffage en fûts m’aurait entraîné à de grandes dépenses ; aussi n’ai-je fait encore qu’un petit nombre d’expériences afin de me convaincre que l’on pouvait chauffer au bain-marie les tonneaux cerclés en fer, sans les détériorer. »

4 Brunet : « Dans certains pays, et notamment dans le Bordelais et dans le Midi, on remplace certains cercles de bois par des cercles en fer ou en acier, sauf pour les fûts qui vont en mer et dont on laisse les cercles en bois pour faciliter l’arrimage. On ne laisse dans les autres cas que les cercles en bois nécessaires pour la parure et le roulement du fût, et l’usage des cercles en fer se développe de plus en plus. Dans le Bordelais, on ne met que deux cercles en bois aux deux bouges, et deux cercles en bois aux deux talus, ce qui fait huit cercles en tout. Les autres cercles sont en fer, ce qui assure une plus grande solidité ; on les désigne sous le nom de feuillards. »

 

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